Mais l’art de vivre ensemble est fortement perturbé par la volonté des jihadistes d’imposer leur loi d’un autre âge à une ville déjà « sainte ».Tombouctou est occupée par le groupe islamique Ançardine. Sur une grande plaque à l’entrée de la Cité des 333 saints, on peut lire en français: « Tombouctou: La porte de l’application de la Charia vous souhaite la bienvenue ». Un autre écriteau, plus à l’intérieur de la ville, en dit long sur les ambitions des nouveaux seigneurs de la ville: « La ville de Tombouctou est fondée sur l’islam et elle ne sera jugée que par la législation islamique (Charia) ». La Charia est le cheval de bataille de l’aventure du groupe Ançardine qui se dit investi d’une mission divine de promotion de la loi islamique. De ce fait, les responsables font montre de la plus grande rigueur dans l’application cette loi. Flagellations et amputations rythment le quotidien de cette population meurtrie dans sa chair et dans son amour-propre.
Pour tous les Tombouctiens que nous avons rencontrés, cette guerre n’a aucun sens. Dès lors que Tombouctou est une ville historiquement croyante. « Depuis des siècles, l’islam constitue la religion dominante ici. Je pense qu’Ançardine se trompe de destination en venant ici à Tombouctou. Dans le Coran, on évoque trois principes pour faire venir les gens à cette religion. Parmi ces principes, on cite en premier chef le comportement de celui qui propage la religion. Cela dit, quiconque veut convaincre son prochain de venir à la religion doit être d’abord exemplaire. Si cette persuasion ne suffit pas, l’on a recours à la sensibilisation appelée en arabe « Dawa ». Lorsque tous ces moyens s’avèrent vains on peut en venir à la force. Pour moi, aucune de ces alternatives n’est valable ici à Tombouctou. Ançardine est venu trouver une ville pieuse. Ils n’ont franchement rien à faire ici », résume un habitant de Tombouctou.
Pour les responsables d’Ançardine, la pratique de la religion est en deçà de ce qu’elle doit être. « L’islam n’est pas une religion qu’on doit adapter à ses désirs. Elle doit être pratiquée comme Dieu le Créateur l’a voulue. Ceux qui pensent que c’était le cas à Tombouctou se trompent. J’espère que vous avez séjourné ici à Tombouctou dans le temps. Vous avez vous-mêmes pu faire le constat. Tombouctou était tout sauf une ville sainte. Les comportements vestimentaires et humains, la vie économique tranchaient avec les principes coraniques. Nous sommes venus pour changer cela », prétend celui qui se prénomme Daouda, l’un des chefs d’Ançardine à Tombouctou.
La création d’une police islamique, « organe de sécurité », d’une cour islamique de justice chargée de prononcer les sentences contre les « fautifs », la tenue vestimentaire des hommes d’Ansardine (pantalons raccourcis) et le port du voile par les femmes et les jeunes filles traduisent cette folle ambition « d’islamisation » de la ville. Pourtant la paix, la cohésion sociale, mais aussi et surtout l’appartenance à une même mère-patrie, le Mali, ne fait aucun doute. Populations et forces d’occupation conviennent appartenir au même pays mais soulignent la nécessité de réconcilier les cœurs.
« Il n’y a pas de raisons que nous ne nous entendions pas dans ce pays, car nous sommes tous des musulmans frères. Notre organisation a compris cela et en a fait l’un de ces principes directeurs. Parmi nous, il y a des Touaregs, des Arabes, des Bambaras, des Peuhls, des Sonrais, des Nigériens, des Français, des Belges etc., et qui sont tous aussi croyants comme nous », assure Daouda.
Cela justifie-t-il de prendre les armes contre des frères, notamment l’armée malienne? A cette question Daouda se veut catégorique. « Ni le gouvernement malien, encore moins les forces armées et de sécurité du Mali ne constituent des adversaires pour nous. Nous combattons ceux qui ne croient pas en l’islam. Encore une fois, je vous réitère notre attachement la patrie, à notre pays », insiste-t-il.
Est-il crédible? L’on tente de le croire à Tombouctou. Des initiatives de réconciliation ont été menées par les responsables du Comité de crise mis en place pour combler le vide laissé par le départ de l’administration publique. Ces démarches ont permis aux citadins d’exprimer leur amertume aux responsables d’Ançardine pour des actions qu’ils jugeaient excessives et non adaptées à l’amélioration des conditions de vie dans la Cité des 333 Saints.
Ces sollicitudes traduisent une certaine convergence d’idées avec les forces d’occupation, estime Diadié Hamadoun Maïga, le 1er vice-président du Comité de concertation à Tombouctou. Comme lui, nombreux sont ceux qui tablent sur la nécessité de recourir au dialogue.
Dans ces conditions la paix est-elle possible à Tombouctou? Absolument, répond Diadié Hamadoun Maïga qui, philosophe, déclare: « Je crois en la paix au Mali en tant que croyant et tant que quelqu’un qui a vu nos ancêtres se côtoyer dans une parfaite symbiose et dans la tolérance qui a toujours caractérisé les rapports entre les communautés dans notre pays ».
L’ESSOR


